17/05/2026
La crise dite de la Xénophobie en Afrique du Sud n'a pas encore terminé de livrer ses enseignements. Alors même que la plupart des analyses sur le sujet se sont jusqu'ici accommodées d'une certaine superficialité, j'ai pris sur moi de proposer à votre lecture cet éditorial d'une figure de la conscience panafricaine moderne. Son parcours et ses références viennent vous vous en douter sûrement, légitimer d'avantage sa posture, son propos.
Lisons
Éditorial – Xénophobie en Afrique du Sud ? Et si c'est le symptôme des limites de l’intégration économique africaine ?
Par Gabriel MVOGO SAINT
Les violences récurrentes visant les migrants africains en Afrique du Sud ne sont ni des accidents, ni de simples dérives sociales. Elles sont le symptôme visible d’une limité plus profonde : celle de l’intégration économique africaine. Derrière les discours de solidarité et d’unité, la réalité du continent reste celle d’économies, certes croissantes, mais fragmentées, concurrentes et insuffisamment connectées.
L’Afrique du Sud concentre, à elle seule, les contradictions de ce système. Économie relativement plus industrialisée, elle attire logiquement des flux migratoires régionaux. Mais cette attractivité repose sur des déséquilibres structurels : écarts de développement, faiblesse des opportunités économiques dans plusieurs pays voisins, et limite du continent à créer des pôles de croissance diversifiés. En d’autres termes, l’Afrique du Sud paie aussi le prix des insuffisances économiques de son environnement régional.
Dans ses centres urbains, la tension est désormais mécanique. Une main-d’œuvre locale confrontée à un chômage massif se retrouve en concurrence directe avec des migrants souvent plus flexibles, insérés dans des circuits informels et prêts à opérer à des coûts plus faibles. Ce type de confrontation, dans n’importe quelle économie, produit des frictions. Mais en Afrique, elle dégénère plus facilement, faute de régulation efficace et de politiques économiques structurantes.
Attribuer ces violences à une simple xénophobie relève d’un contresens analytique. La réalité est plus brutale pour nous africains : il s’agit d’un conflit de survie économique dans un espace où les opportunités sont rares et pas assez réparties. Et ce conflit est amplifié par l’absence d’un véritable marché africain intégré.
Les chiffres sont sans appel. Le commerce intra-africain plafonne autour de 15 % des échanges totaux du continent. Ce niveau n’est pas seulement faible : il est révélateur d’un système économique disloqué, où les pays africains commercent davantage avec le reste du monde qu’entre eux. Cette situation empêche la formation de chaînes de valeur régionales, limite l’industrialisation et entretient une dépendance structurelle aux marchés extérieurs.
Dans un tel environnement, la mobilité africaine ne s’inscrit pas dans une logique d’intégration économique, mais dans une dynamique opportuniste et désorganisée. Les migrants ne circulent pas dans un espace économique structuré ; ils naviguent entre des économies nationales cloisonnées, souvent incapables d’absorber leur propre population active. Le résultat est prévisible : la mobilité devient un facteur de tension plutôt qu’un moteur de croissance.
Ce constat renvoie à un choix historique contestable. Depuis la création d’Organisation de l’unité africaine jusqu’à l’actuelle Union africaine, l’intégration du continent a été pensée prioritairement sur un plan politique, sans que les mécanismes économiques nécessaires ne soient réellement opérationnalisés. Cette inversion des priorités a produit une architecture institutionnelle ambitieuse, mais économiquement peu attractive et donc peu efficace.
À l’inverse, l’expérience de Union européenne rappelle une réalité simple : ce sont les interdépendances économiques qui rendent l’intégration irréversible. La Communauté européenne du charbon et de l'acier n’était pas un projet symbolique, mais un mécanisme concret liant les économies nationales autour d’intérêts matériels partagés. L’Afrique, elle, a trop souvent produit des engagements politiques sans créer les dépendances économiques qui les soutiennent. (Je ne nierai pas ici les multiples defi sécuritaires auxquels les pays africains font faces).
Certes, la Zone de libre-échange continentale africaine représente une avancée stratégique. Il est de bon ton de reconnaitre que beaucoup d'efforts sont fourni pas les décideurs, cependant, sans infrastructures, sans harmonisation réglementaire, sans mécanismes financiers efficaces et sans volonté réelle de transformation industrielle, elle risque de rester un cadre théorique de plus. Un marché continental ne se décrète pas : il se construit par des flux réels, des investissements croisés et des intérêts économiques convergents.
Dans ce contexte, les violences en Afrique du Sud apparaissent pour ce qu’elles sont réellement : non pas une anomalie nationale, mais le révélateur d’un déséquilibre continental. Elles exposent les limites d’un système où les économies africaines restent trop faibles, trop isolées et trop concurrentes pour absorber leurs propres dynamiques démographiques.
Continuer à traiter ces crises sous l’angle moral ou sécuritaire local sans s’attaquer à leurs racines économiques revient à gérer les symptômes en ignorant la maladie. Tant que l’Afrique ne produira pas un véritable espace économique intégré capable de créer massivement des opportunités, de structurer la mobilité et de réduire les écarts de développement ces tensions ne disparaîtront pas.
Les défis restent considérables et appellent une accélération de la mise en œuvre des politiques économiques communes, ainsi qu’un renforcement des mécanismes d’inclusion et de coopération entre États. L’enjeu n’est pas de remettre en cause les choix institutionnels effectués, mais de les accompagner d’une efficacité accrue sur le terrain économique et social.
Dans cette perspective, les difficultés actuelles doivent être comprises non comme des échecs définitifs, mais comme des signaux d’alerte invitant à approfondir et à ajuster le projet d’intégration africaine. C’est à cette condition que le continent pourra transformer ses défis en leviers de croissance partagée et de stabilité durable. Nous avons commencé par l'intégration politique, alors, les politiques doivent être pragmatiques afin que le re**rd économique soit rattrapé.
Gabriel MVOGO,
Président du Système Européen de Coopération, Fondateur du YOUTH INSTITUTE USA.