31/03/2026
Saliou avait 24 ans, une connexion Internet haut débit et un compte Facebook suivi par 100 000 âmes. Étudiant en informatique, il était doué d’une intelligence rare : il codait des applications, résolvait des algorithmes complexes et décrochait des prix dans des hackathons. Mais sa vraie passion, c’était la polémique.
Chaque matin, avant même son café, il ouvrait son fil d’actualité. Une route en chantier qui traîne ? « Incompétence crasse ». Une pénurie d’électricité dans un quartier ? « Ils volent notre avenir, il faut tous les dégager ». Une déclaration du ministre de la Jeunesse ? « Encore un qui n’a jamais rien construit ». Les likes pleuvaient, les partages aussi. Des inconnus l’encensaient : « Parle, Saliou ! Dis la vérité ! »
Flatté, Saliou se prit au jeu. Il ne vérifiait plus les faits. Il ne cherchait pas à comprendre pourquoi un projet prenait du re**rd, appels d’offres, contraintes budgétaires, ou parfois simple mauvaise gestion qu’il aurait pu dénoncer avec justesse s’il avait pris le temps d’enquêter. Non, il allait droit au but : l’insulte rime avec courage.
Un soir, après une panne d’eau dans son quartier, il posta une vidéo incendiaire. Visage fermé, voix tremblante de colère : « Notre président est un incapable. Il nous méprise. On devrait tous descendre dans la rue pour balayer cette bande de voleurs. » Le lendemain, la vidéo avait 800 000 vues. Des célébrités du web relayèrent. Il fut invité sur une radio en ligne. Son nom était sur toutes les lèvres.
Mais Saliou avait franchi une ligne rouge. Quelques jours plus t**d, des hommes en civil frappèrent à sa porte. Pas de violence, juste une convocation : « Pour des propos de nature à troubler l’ordre public. » Son oncle, ancien fonctionnaire, tenta de l’aider : « Tu as le droit de critiquer, mon garçon, mais pas d’appeler à la révolte sans preuve. Sais-tu seulement comment se gère la dette d’un pays ? As-tu vu les comptes de la mairie ? Connais-tu les efforts du gouvernement pour réhabiliter les canalisations ? » Saliou haussa les épaules. Il n’en savait rien.
L’affaire traîna deux mois. Ses comptes furent suspendus temporairement. À sa sortie d’audience, il alluma son téléphone : plus que 12 000 abonnés. Les influenceurs qui l’avaient soutenu faisaient comme s’ils ne le connaissaient pas. Ses messages restaient sans réponse. Même sa tante, qui likait tout ce qu’il disait, lui glissa au téléphone : « On t’aimait parce que tu parlais fort, mais tu n’as rien apporté, Saliou. Pas une solution, pas une proposition. Juste des pierres lancées dans la nuit. »
Aujourd’hui, Saliou a repris ses études. Il code une application de gestion d’eau pour les quartiers défavorisés. Il lit les budgets locaux. Il rencontre des élus pour comprendre leurs contraintes. Il critique encore, mais avec des chiffres, des dates, des alternatives. Et quand un jeune le provoque en ligne en traitant le président de « nul », Saliou répond simplement : « As-tu seulement lu le rapport de la Cour des comptes ? Commence par là, ensuite on discute. »
La critique sans connaissance n’est pas un acte de bravoure, mais une fuite en avant. La gouvernance est un océan : facile à maudire quand on reste sur la plage, dangereux à naviguer sans boussole. Le respect minimal des dirigeants ne signifie pas se taire, mais parler en sachant de quoi l’on parle. Parce qu’un jour, ceux qui applaudissaient vos colères seront les premiers à disparaître quand la vague se retournera.

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