26/09/2026
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Chaque famille a son cousin discret. Il ne se dispute avec personne, ne prend jamais parti, et repart presque toujours avec le plus beau morceau du gigot. En politique belge, ce cousin s'appelle Les Engagés.
Il s'est appelé PSC, le Parti social-chrétien. En 2002, il devient cdH, le Centre démocrate humaniste : exit « parti » et « chrétien ». En 2022, il devient Les Engagés : exit « centre », « démocrate » et « humaniste ». à chaque changement de nom, il perd un mot. à chaque élection, une conviction. à ce rythme, dans vingt ans, il s'appellera simplement « Les ». Ce sera enfin un nom qui correspond au programme.
Un parti charniÚre, c'est un parti sans colonne vertébrale, mais avec d'excellentes articulations. Il plie à gauche quand la gauche gagne, à droite quand la droite gagne, et il appelle ça le sens des responsabilités. Il peut promettre n'importe quoi : il ne gouvernera jamais seul, donc il n'aura jamais à tenir parole. Au soir des élections, il ne se demande pas ce qu'il va appliquer, mais avec qui il va ne pas l'appliquer. Au centre, on n'a jamais tort. On a seulement été mal accompagné.
Juin 2017. Le scandale Publifin Ă©clate Ă LiĂšge : des Ă©lus touchaient de beaux jetons pour des rĂ©unions qui n'avaient presque jamais lieu. BenoĂźt Lutgen, prĂ©sident du cdH, quitte le gouvernement wallon avec le PS. Il « dĂ©branche la prise », au nom de la morale. Petit dĂ©tail : le vice-prĂ©sident de Publifin, Dominique Drion, Ă©tait cdH. Le chevalier de la morale dĂ©nonçait un buffet oĂč son propre parti avait une assiette. Quelques semaines plus t**d, le cdH gouvernait avec le MR. La morale selon le cdH : on dĂ©branche une prise quand on est sĂ»r qu'une autre est libre.
La morale, parlons-en encore. Fin 2013, JoĂ«lle Milquet, ancienne prĂ©sidente du cdH devenue vice-PremiĂšre ministre, engage huit collaborateurs Ă son cabinet, quelques mois avant les Ă©lections. Selon les auditions, on leur demandait de prendre officiellement congĂ© pour aller coller ses affiches. PayĂ©s par l'Ătat, en vacances pour la campagne : la charitĂ© bien ordonnĂ©e commence par soi-mĂȘme. InculpĂ©e pour prise illĂ©gale d'intĂ©rĂȘts, elle clame son innocence pendant dix ans. En 2026, l'affaire se termine sans procĂšs, par une transaction pĂ©nale : on paie, le dossier s'arrĂȘte, personne n'est coupable. Un de ses anciens collaborateurs, Bertin Mampaka, passĂ© depuis au MR et devenu prĂ©sident du Parlement bruxellois, signe Ă©galement une transaction pĂ©nale. Et entre-temps, en dĂ©cembre 2024, alors qu'elle est toujours inculpĂ©e, MR et EngagĂ©s installent JoĂ«lle Milquet Ă la prĂ©sidence du conseil d'administration de la RTBF. Une ex-prĂ©sidente de parti sortie de l'instruction par le guichet, Ă la tĂȘte du service public de l'information. On n'aurait pas osĂ© l'Ă©crire dans une fiction. On a changĂ© le nom du parti. Pas les membres.
Pourtant, une fois, le cousin a dĂ» rester sur le palier. Absent du fĂ©dĂ©ral depuis 2014, le cdH perd tout en 2019 et passe cinq ans dans l'opposition, partout. Il en profite pour faire ce que font les cousins gĂȘnĂ©s : il change de nom. En 2024, il revient avec un score historique, comme si de rien n'Ă©tait, sous le slogan « ni gauche ni droite ». Il peut choisir ses partenaires. Il choisit le MR. En Wallonie, Ă la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles, puis au fĂ©dĂ©ral avec la N-VA. Ni gauche ni droite, disaient-ils. Ils ont tenu parole Ă moitiĂ© : ni gauche. En Belgique, pour se faire pardonner, il suffit de changer d'Ă©tiquette. Les Ă©lecteurs lisent rarement la liste des ingrĂ©dients.
EngagĂ©s, oui. Mais auprĂšs de qui ? Ils votent la limitation du chĂŽmage dans le temps, le malus pension et la chasse aux malades de longue durĂ©e. Pendant ce temps, la CSC, le syndicat chrĂ©tien, manifeste contre ces mesures. Les enfants du pilier chrĂ©tien dĂ©filent contre le parti qui en est sorti. On imagine les repas de famille : le fils au gouvernement, la mĂšre Ă la manifestation, et le grand-pĂšre qui demande oĂč est passĂ© le C du PSC.
Ă la FĂ©dĂ©ration Wallonie-Bruxelles, le gouvernement MR-EngagĂ©s, prĂ©sidĂ© par Elisabeth Degryse (Les EngagĂ©s), a trouvĂ© oĂč faire des Ă©conomies : dans l'assiette des enfants pauvres. Dans les Ă©coles des quartiers les plus dĂ©favorisĂ©s, les petits avaient droit Ă un repas chaud gratuit Ă midi. Pour beaucoup, c'Ă©tait le seul vrai repas de la journĂ©e. Le budget a Ă©tĂ© fondu dans les frais de fonctionnement des Ă©coles, sans obligation de nourrir qui que ce soit. Selon la Ligue des familles, l'impact est quatorze fois plus important par enfant dans les Ă©coles les plus pauvres que dans les autres. La ministre de l'Ăducation, ValĂ©rie Glatigny (MR), a prĂ©cisĂ© que le repas n'aurait plus besoin d'ĂȘtre complet. Une soupe suffira. Le MR tient la louche, Les EngagĂ©s prĂ©sident la table. JĂ©sus multipliait les pains. Les hĂ©ritiers du Parti social-chrĂ©tien divisent les repas par quatorze. Ils ont hĂ©ritĂ© du Notre PĂšre, mais ils ont rayĂ© une ligne : donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.
Voilà donc le cousin discret. Il n'a jamais fait de scÚne, jamais claqué une porte, jamais élevé la voix. Une fois, il a dû attendre cinq ans sur le palier. Il en a profité pour changer de nom, et il est revenu s'asseoir comme si personne n'avait remarqué. En chemin, il a laissé le mot « chrétien », le mot « humaniste », sa colonne vertébrale, et les enfants qui mangeaient à midi. Mais il a retrouvé sa chaise. Et comme toujours, il repart avec le plus beau morceau.
Ibne Muna