08/10/2026
Alice Cherki : une vie donnée à l'Algérie
Née en 1936 à Alger — 1935 selon certaines sources — dans une famille juive installée dans le pays depuis des siècles et originaire de Boghari, dans la région de Médéa, Alice Cherki n'a jamais connu, dit-elle elle-même, le sentiment d'être autre chose qu'algérienne. « Je me suis sentie très jeune plus algérienne que française », confiera-t-elle bien plus t**d, ajoutant qu'elle avait « toujours considéré que l'Algérie française était une chimère ».
Psychiatre, psychanalyste, interne puis proche collaboratrice de Frantz Fanon, elle est aujourd'hui l'une des grandes gardiennes de sa mémoire intellectuelle. Mais réduire son parcours à celui d'une « élève de Fanon » serait injuste : Alice Cherki fut elle-même actrice de la lutte pour l'indépendance, au péril de sa sécurité et au prix d'une rupture avec son propre camp d'origine.
Une enfance rattrapée par Vichy
L'éveil politique d'Alice Cherki prend sa source dans l'humiliation. Au début des années 1940, sous le régime de Vichy qui prive les juifs d'Algérie de la citoyenneté française et les enfants juifs de l'école publique, son institutrice lui annonce qu'elle ne pourra pas revenir à la rentrée.
Interrogée sur la raison, la fillette s'entend répondre qu'elle est juive, puis, quand elle demande ce que cela signifie, qu'elle a « un grand nez, de grands yeux et de grandes oreilles ». Pour la petite fille, c'est un choc : sa mère lui cache les oreilles dans sa coiffure, elle se demande alors comment son institutrice a bien pu les voir ! Cette expérience, vécue comme un racisme biologique dont elle ne comprenait pas le sens, a été le premier traumatisme qui a ouvert ses yeux sur le monde et sur l'injustice coloniale.
Un autre souvenir marquant de cette période concerne son petit frère. Alice se souvient avoir demandé à sa mère pourquoi il n'y avait pas eu de fête pour célébrer sa naissance. Sa mère lui a alors expliqué qu'ils avaient été « rayés » des registres municipaux en tant que Français et qu'ils étaient devenus de simples « indigènes ». Ce qu'elle retient surtout, c'est que ses parents, même s'ils étaient de gauche, n'ont pas su trouver les mots pour lui expliquer ce qui leur arrivait. Le silence imposé par ce traumatisme a profondément marqué Alice Cherki et a nourri toute sa vie son intérêt pour les effets psychiques du silence dans l'Histoire.
La famille quitte Alger pour Oued Fodda, puis Orléansville — aujourd'hui Chlef —, où des instituteurs juifs organisent une classe clandestine accueillant des élèves de tous âges. Elle ne retrouve l'école publique qu'après le débarquement allié de novembre 1942.
Les injustices du quotidien
Grandie dans le quartier populaire de la Marine, à la basse Casbah, entourée d'amies majoritairement musulmanes, la jeune Alice relie très tôt sa propre blessure à l'injustice plus large du système colonial. Elle raconte avoir vu ses camarades d'école primaire, notamment sa meilleure amie Rachida, orientées vers des filières manuelles sans considération pour leurs résultats scolaires, simplement parce qu'elles étaient « indigènes ».
Le souvenir des femmes de ménage musulmanes traversant en files silencieuses les quartiers européens achève de forger, chez l'adolescente, une conscience à la fois anticoloniale et féministe.
Une grève de la faim pour aller à l'université
Voici une anecdote qui parlera aux plus jeunes : sa propre mère avait dû quitter le lycée à dix-sept ans pour se marier. Alice, elle, ne l'entend pas de cette oreille. Pour convaincre son père de la laisser entrer à l'université, elle fit une grève de la faim de deux jours. Elle a gagné. Cela montre déjà son caractère bien trempé et sa détermination à ne pas se laisser enfermer dans le rôle qu'on voulait lui assigner en tant que femme.
La rencontre avec Fanon et l'entrée en clandestinité
C'est à la faculté de médecine d'Alger, au moment même où éclate l'insurrection de novembre 1954, qu'Alice Cherki achève sa formation militante. Elle y fréquente l'AJAAS, l'Association de la jeunesse algérienne pour l'action sociale, creuset mêlant scouts musulmans, nationalistes, communistes et chrétiens progressistes.
C'est par l'intermédiaire de Pierre Chaulet qu'elle rencontre, début 1955, Frantz Fanon, médecin-chef à l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, lors d'une conférence sur la peur et l'angoisse. Fanon lui propose de faire son internat à ses côtés. Elle y retrouve aussi Charles Géronimi, futur neurologue, qu'elle épouse en 1956.
Dès 1955, alors que des étudiants puis des amis de faculté disparaissent l'un après l'autre pour rejoindre le maquis, Alice Cherki commence à distribuer des tracts du FLN — en particulier ceux destinés à rallier la communauté juive algérienne à la cause de l'indépendance.
La rupture avec sa famille
Autre anecdote forte : découvrant ce matériel dans la chambre de sa fille, son père la met devant un choix : cesser toute activité militante ou quitter la maison familiale. Elle part. L'événement n'est pas anodin : en 1961, sa famille restée à Alger sera menacée par l'OAS en raison de son propre engagement. Elle a donc choisi très jeune de sacrifier son confort familial pour ses convictions.
Autour de Fanon, avec Pierre Chaulet et Daniel Timsit, se constitue ce qu'elle appellera plus t**d le « bras médical » du FLN : organisation de soins clandestins pour les combattants, détournement de médicaments puisés dans les stocks hospitaliers au profit de l'Armée de libération nationale. Ce n'est donc pas en simple témoin, mais en actrice à part entière du réseau médical de la Révolution, qu'Alice Cherki traverse la bataille d'Alger.
L'exil : Paris, Tunis, Berlin-Est
En janvier 1957, alors que Fanon vient d'être expulsé d'Algérie et que l'étau se resserre sur l'organisation, Alice Cherki et Charles Géronimi s'exilent à leur tour, d'abord à Paris. Elle s'y rapproche des réseaux de soutien au FLN — le réseau Jeanson et la section parisienne de l'UGEMA — avant que le couple ne doive rejoindre Tunis dès 1958. Là, ils retrouvent Fanon, qui tente de « révolutionner » la clinique psychiatrique de la Manouba, et Alice Cherki y reprend son internat à ses côtés.
Une bourse du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) lui permet ensuite d'achever ses études en Allemagne de l'Est — les femmes, rappelle-t-elle, n'étant pas autorisées à exercer sur les zones frontalières où se pratiquaient les soins aux combattants. La mort de Fanon en décembre 1961, puis les luttes internes qui déchirent le FLN et l'UGEMA, la privent de sa bourse : elle doit regagner la Tunisie sans avoir achevé son diplôme. Elle n'abandonne pourtant aucun front et crée, à La Marsa, un centre de psychiatrie destiné aux soldats de l'ALN.
Le retour et les désillusions de l'indépendance
Après la signature des accords d'Évian, Alice Cherki rentre à Alger en pleine terreur exercée par l'OAS pour tenter de saborder la paix naissante — « la peur au ventre », dira-t-elle. À la clinique de l'Ermitage, à Kouba, elle découvre des malades algériens livrés à eux-mêmes, abandonnés par le personnel soignant français, sans médicaments ni suivi. En lien avec la deuxième Zone autonome d'Alger, elle relance ses réseaux de détournement de médicaments au profit des infirmeries de fortune de la wilaya IV.
Mais l'indépendance apporte aussi sa part d'amertume. Le programme de Tripoli de mai 1962 lui semble déjà trahir les principes de pluralité ethnique et religieuse qu'elle avait défendus ; ni les Algériens juifs ni ceux d'origine européenne, estime-t-elle, n'ont voix au chapitre dans l'Algérie qui se construit.
Une nationalité qu'on lui fait demander
Dernière anecdote, peut-être la plus injuste : le nouveau code de la nationalité l'oblige à déposer une demande de nationalité algérienne « pour services rendus à la Révolution ». La formalité la révolte — sa famille vit en Algérie depuis des siècles, elle y est née : comment pourrait-elle avoir à demander ce qu'elle a toujours été ? Traitée en étrangère par ses propres « frères d'a***s », elle refuse d'accepter ce statut, sans pouvoir rien y changer sur le moment. Il lui faudra attendre 2015 et un décret du président Abdelaziz Bouteflika pour obtenir enfin son passeport algérien.
Sources :
• Rosa Moussaoui, « Alice Cherki, une vie donnée à l’Algérie » in L’Humanité,
• Entretiens autobiographiques d’Alice Cherki avec El Watan
• Témoignages de Pierre Chaulet et Daniel Timsit sur le réseau médical FLN
• Benjamin Stora, Les Juifs d’Algérie.
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Alice Cherki: حياة وهبتها لـ Algérie
وُلدت Alice Cherki عام 1936 في Alger — و1935 وفق بعض المصادر — في عائلة يهودية مستقرة في البلاد منذ قرون، وأصلها من Boghari في منطقة Médéa. تقول عن نفسها إنها لم تعرف قط الشعور بأنها شيء آخر غير جزائرية. «شعرت منذ سن مبكرة جدًا بأنني أكثر جزائرية من فرنسية»، هكذا ستقول لاحقًا، مضيفة أنها «اعتبرت دائمًا أن Algérie française كانت وهمًا».
طبيبة نفسية، ومحللة نفسية، ومتدربة ثم مقربة ومتعاونة مع Frantz Fanon، وهي اليوم من الحراس الكبار لذاكرته الفكرية. لكن اختزال مسارها في كونها «تلميذة Fanon» سيكون ظلمًا: فقد كانت Alice Cherki نفسها فاعلة في النضال من أجل الاستقلال، مخاطرة بأمنها، وبثمن قطيعة مع وسطها الأصلي.
طفولة أدركها Vichy
يأخذ الاستيقاظ السياسي لـ Alice Cherki مصدره من الإذلال. في بداية أربعينيات القرن العشرين، تحت نظام Vichy الذي حرم يهود Algérie من الجنسية الفرنسية ومنع الأطفال اليهود من المدارس العامة، أعلنت لها معلمتها أنها لن تستطيع العودة في بداية العام الدراسي.
وحين سألت الطفلة عن السبب، سمعت الجواب أنها يهودية، ثم عندما سألت عما يعنيه ذلك، قيل لها إن لها «أنفًا كبيرًا وعينين كبيرتين وأذنين كبيرتين». كان ذلك صدمة للصغيرة: فوالدتها كانت تخفي أذنيها في تسريحة شعرها، فبدأت تتساءل كيف استطاعت معلمتها رؤيتهما أصلًا! هذه التجربة، التي عاشتها كعنصرية بيولوجية لم تفهم معناها، كانت أول صدمة فتحت عينيها على العالم وعلى الظلم الاستعماري.
هناك ذكرى مؤثرة أخرى من تلك الفترة تتعلق بأخيها الصغير. تتذكر Alice أنها سألت والدتها لماذا لم تكن هناك حفلة للاحتفال بمولده. فأوضحت لها والدتها أنهم «شُطبوا» من السجلات البلدية بصفتهم فرنسيين، وأنهم أصبحوا مجرد «أهالي». وما تسترجعه خصوصًا هو أن والديها، رغم كونهما من اليسار، لم يعرفا كيف يجدان الكلمات لشرح ما كان يحدث لهما. الصمت الذي فرضته هذه الصدمة ترك أثرًا عميقًا في Alice Cherki، وغذّى طوال حياتها اهتمامها بالآثار النفسية للصمت في التاريخ.
غادرت العائلة Alger إلى Oued Fodda، ثم إلى Orléansville — المعروفة اليوم بـ Chlef — حيث نظّم معلمون يهود صفًا سريًا يستقبل تلاميذ من كل الأعمار. ولم تعد إلى المدرسة العامة إلا بعد إنزال الحلفاء في نوفمبر 1942.
ظلم الحياة اليومية
نشأت في حي Marine الشعبي، في Casbah السفلى، محاطة بصديقات مسلمات في الغالب. وربطت Alice الصغيرة مبكرًا جدًا بين جرحها الخاص والظلم الأوسع للنظام الاستعماري. وتروي أنها رأت زميلاتها في المدرسة الابتدائية، ولا سيما أعز صديقاتها Rachida، يُوجَّهن إلى مسارات يدوية دون اعتبار لنتائجهن الدراسية، فقط لأنهّن «أهالي».
أما ذكرى عاملات النظافة المسلمات وهن يعبرن في صفوف صامتة الأحياء الأوروبية، فقد أكملت تشكيل وعي المراهقة، وعي مناهض للاستعمار ونسوي في الوقت نفسه.
إضراب عن الطعام لدخول الجامعة
إليكم حكاية ستعني الأجيال الأصغر: والدتها نفسها اضطرت إلى مغادرة الثانوية في السابعة عشرة للزواج. أما Alice فلم تتقبل ذلك. ولإقناع والدها بالسماح لها بدخول الجامعة، أضربت عن الطعام يومين. وقد انتصرت. وهذا يُظهر أصلًا شخصيتها الصلبة وعزمها على ألا تُحبَس في الدور الذي أرادوا فرضه عليها كامرأة.
اللقاء بـ Fanon ودخول السرية
في كلية الطب في Alger، وفي اللحظة التي اندلعت فيها انتفاضة نوفمبر 1954، أكملت Alice Cherki تكوينها النضالي. كانت ترتاد هناك AJAAS، جمعية الشباب الجزائري للعمل الاجتماعي، وهي بوتقة تجمع كشافة مسلمين وقوميين وشيوعيين ومسيحيين تقدميين.
وبواسطة Pierre Chaulet التقت، في بداية 1955، بـ Frantz Fanon، رئيس الأطباء في المستشفى النفسي في Blida-Joinville، خلال محاضرة عن الخوف والقلق. وعرض عليها Fanon أن تقضي فترة تدريبها إلى جانبه. وهناك التقت أيضًا Charles Géronimi، طبيب الأعصاب المستقبلي، الذي تزوجته عام 1956.
منذ 1955، بينما كان طلاب ثم أصدقاء من الكلية يختفون واحدًا بعد الآخر للالتحاق بالمقاومة المسلحة، بدأت Alice Cherki توزع منشورات FLN — خصوصًا تلك الموجهة لكسب الجالية اليهودية الجزائرية إلى قضية الاستقلال.
القطيعة مع عائلتها
حكاية قوية أخرى: عندما اكتشف والدها هذه المواد في غرفة ابنته، وضعها أمام خيار: إما التوقف عن كل نشاط نضالي أو مغادرة البيت العائلي. فرحلت. الحدث ليس هينًا: في 1961، تعرضت عائلتها الباقية في Alger للتهديد من طرف OAS بسبب التزامها هي. وهكذا اختارت، في سن مبكرة جدًا، التضحية براحتها العائلية من أجل قناعاتها.
حول Fanon، ومع Pierre Chaulet وDaniel Timsit، تشكّل ما ستسميه لاحقًا «الذراع الطبية» لـ FLN: تنظيم رعاية سرية للمقاتلين، وتحويل الأدوية المأخوذة من مخزونات المستشفيات لفائدة جيش التحرير الوطني. لذا لم تعبر Alice Cherki معركة Alger كشاهدة بسيطة، بل كفاعلة كاملة في الشبكة الطبية للثورة.
المنفى: Paris، Tunis، Berlin-Est
في يناير 1957، بينما كان Fanon قد طُرد من Algérie للتو، وكان الخناق يضيق على التنظيم، نفت Alice Cherki وCharles Géronimi نفسيهما بدورهما، أولًا إلى Paris. وهناك اقتربت من شبكات دعم FLN — شبكة Jeanson والقسم الباريسي لـ UGEMA — قبل أن يضطر الزوجان إلى اللحاق بـ Tunis منذ 1958. وهناك وجدا Fanon من جديد، وهو يحاول «تثوير» مصحة Manouba النفسية، واستأنفت Alice Cherki تدريبها إلى جانبه.
ثم أتاحت لها منحة من الحكومة المؤقتة للجمهورية الجزائرية (GPRA) إكمال دراستها في ألمانيا الشرقية — وتذكّر أن النساء لم يكن مسموحًا لهن بالعمل في المناطق الحدودية حيث كانت تُقدَّم العلاجات للمقاتلين. وبوفاة Fanon في ديسمبر 1961، ثم الصراعات الداخلية التي مزقت FLN وUGEMA، فقدت منحتها: فاضطرت إلى العودة إلى Tunis دون أن تكمل شهادتها. ومع ذلك لم تتخلَّ عن أي جبهة، وأنشأت في La Marsa مركزًا للطب النفسي مخصصًا لجنود ALN.
العودة وخيبات الاستقلال
بعد توقيع اتفاقات Évian، عادت Alice Cherki إلى Alger في خضم الإرهاب الذي مارسته OAS في محاولة لتقويض السلام الناشئ — «والخوف في القلب»، كما ستقول. في مصحة Ermitage في Kouba، وجدت مرضى جزائريين متروكين لأنفسهم، تخلى عنهم الطاقم الطبي الفرنسي، بلا أدوية ولا متابعة. وبالتنسيق مع المنطقة المستقلة الثانية في Alger، أعادت تشغيل شبكاتها لتحويل الأدوية لفائدة المستوصفات المؤقتة في wilaya IV.
لكن الاستقلال حمل أيضًا نصيبه من المرارة. فقد بدا لها برنامج Tripoli في مايو 1962 خائنًا أصلًا لمبادئ التعددية العرقية والدينية التي دافعت عنها؛ وتعتبر أنه لا الجزائريون اليهود ولا الجزائريون من أصل أوروبي كان لهم صوت في Algérie التي كانت تُبنى.
جنسية يُطلب منها أن تطلبها
حكاية أخيرة، وربما أكثرها ظلمًا: قانون الجنسية الجديد ألزمها بتقديم طلب للحصول على الجنسية الجزائرية «مقابل خدمات قدمتها للثورة». أثارت هذه الإجراءات غضبها — فعائلتها تعيش في Algérie منذ قرون، وهي وُلدت هناك: كيف يمكن أن تُطلب منها جنسية كانت دائمًا هي؟ وقد عوملت كأجنبية من «رفاق سلاحها» أنفسهم، فرفضت قبول هذا الوضع، دون أن تستطيع تغيير شيء في حينه. واضطرت إلى الانتظار حتى 2015 ومرسوم من الرئيس Abdelaziz Bouteflika لتحصل أخيرًا على جواز سفرها الجزائري.