07/11/2025
KABYLIE: LE SURSAUT OU LE NAUFRAGE.
Said SADI.
Une semaine vient de s’écouler depuis le jour où je me suis porté comme témoin en faveur de Yassine Aissiouane, violement et injustement attaqué par un militant du MAK. N’ayant pas pu obtenir son visa à temps et ayant été moi-même mis en cause par le même individu, j’ai décidé de me présenter à l’audience car j’estime que cette délinquance politique figure, aujourd’hui, parmi les menaces les plus immédiates qui hypothèquent l’avenir de la Kabylie.
Depuis, j’ai reçu une multitude de messages qui, tous, disent quelque chose de la situation morale, politique et sociale de notre communauté.
Je vais essayer d’en donner ici les réflexions qu’ils peuvent inspirer et, surtout, les leçons qui peuvent en être tirées.
Je mets naturellement de côté les éructations de la secte qui s’est autoproclamée propriétaire et dépositaire d’une kabylité qu’elle a sévèrement dégradée par des appels à la haine et la violence caractérisée par le recours à l’insulte et au mensonge. Nul kabyle sérieux n’a interdit à qui que ce soit d’exposer ses opinions sur les solutions qu’il estime être les plus pertinentes pour la prospérité de notre région. En revanche, ces individus s’abîment dans des attaques jamais constatées jusque-là dans le champ politique kabyle. Il n’y a, malheureusement, rien d’autre à opposer à ces nervis que la justice.
Naïveté et égoïsme
J’en reviens aux différents acteurs qui ont pris langue avec moi directement ou via divers canaux. S’il y a unanimité pour condamner ou dénoncer la pollution de la scène kabyle par des hurluberlus incapables de porter un projet pensé et construit par la rationalité, les réponses qu’appellent ces égarements sont nuancées.
Je commence par évoquer rapidement les émois qui invitent à ne pas étaler publiquement les différends qui séparent les Kabyles, lesquels, dit-on, doivent demeurer solidaires en toutes circonstances. Le problème c’est que c’est précisément le minimum qui organise la solidarité fraternelle, tagmatt, qui est maintenant délibérément et systématiquement mis à mal. On peut, néanmoins, faire le crédit de la bonne foi à beaucoup de ces intervenants qui observent de loin des animosités dont ils estiment, non sans raison, que le pouvoir peut tirer grand profit. On observera que ces éléments, naïfs ou peu formés politiquement, ne relèvent pas que des miliciens qui se sont posés en parrains exclusifs de la Kabylie exigent de toutes et de tous silence et soumission. Ces observateurs, qui ne s’émeuvent pas quand des agressions sont commises, se manifestent souvent lorsque les victimes se défendent tout en s’interdisant de recourir aux anathèmes de leurs calomniateurs ! Ce paradoxe remonte à loin et le déficit de mémoire est une des causes de l’absence de l’accumulation positive des expériences humaines. Quand Lounès Matoub avait été trainé dans la boue en tant que mythomane ayant organisé son enlèvement pour faire parler de lui, peu de voix s’étaient élevés contre cette infamie. Par contre, lorsqu’il avait déposé plainte, sa décision lui fut déconseillée ; il s’en était même trouvé qui lui avaient reproché le fait d’avoir exposé des problèmes kabyles à l’étranger. Si, à l’époque, un collectif d’artistes ou des intellectuels avaient délivré un message désavouant publiquement l’auteur de ce délit, les indignités n’auraient pas continué à prospérer avec autant d’effronterie. On le voit, la désinhibition morale qui exonère de toute retenue n’est pas nouvelle. On se plait à se désoler de ce que les Kabyles se sont toujours entredéchirés entre eux, faisant ainsi l’économie de la nécessaire lecture qui veut que l’insulte est précisément la pire des atteintes à la kabylité. Naguère ceux qui se rendaient coupables de tels dégâts étaient bannis ; sufuγen ten si ttufiq.
Ces réactions qui relèvent généralement d’une perception superficielle et émotionnelle – quelques fois la recherche de la neutralité participe du calcul intéressé - ne contribuent évidemment pas à clarifier les enjeux et ces postures peuvent avoir une incidence éminemment critique sur la défense et la promotion de la conscience citoyenne, capital majeur qui a permis à la Kabylie de traverser les adversités les plus nocives.
Aubaine pour le pouvoir
C’est, entre autres, sur les effets de ces passivités que jouent les appareils sécuritaires pour relancer ou renforcer leur emprise sur les populations. On entend dire ici et là que le pouvoir n’a pas attendu le MAK pour sévir, ce qui est une évidence. Le moteur politique du système algérien est, par essence, la répression. Rien ne nous oblige, cependant, à lui fournir le carburant qui lui permet de tourner à plein régime. Chacun sait que le président de la JSK, Chérif Mellal, était dans le viseur des autorités. Mais lorsque qu’un responsable qui ne l’a jamais rencontré poste une vidéo où il déclare que c’est le MAK qui lui a demandé de perdre la finale de la coupe de la Confédération africaine face à un club marocain car nous avons décidé de « faire un cadeau à nos frères marocains », on peut considérer que la supercherie n’a pas aidé sa défense. Que dire alors des manifestants interpellés pour une raison ou une autre, qui sont recrutés à leur insu à coup de communiqués et qui doivent répondre d’une appartenance organique qu’ils n’ont jamais choisie. Quel crime a commis Yassine Aissiouane pour avoir été vilipendé avec tant de violence, d’hostilité et de malveillance ? Son discours avait été salué par ceux-là même qui le fustigent dès qu’il avait refusé la soumission.
De quelles valeurs kabyles peut-on se prévaloir pour s’autoriser tant de funestes manœuvres qui exposent des hommes qui se battent quotidiennement sur le terrain aux prix de mille risques et difficultés ?
Taire ces dérapages au motif qu’ils sont commis par des Kabyles, c’est accepter d’en perpétuer les nuisances et, ce faisant, donner du grain à moudre à une oligarchie qui n’attend qu’erreur et faute pour sévir davantage.
Démission molle
D’autres personnes, elles aussi, probablement bien intentionnées, m’adjurent de ne pas m’abaisser à répondre à des énergumènes qui n’existent qu’à travers l’invective et que se mettre à leur niveau revient à leur donner un crédit qu’ils ne méritent pas. La sincérité de ces appels ne prête pas à équivoque. Et c’est bien là le problème car, au final, et si elle venait à être durablement suivie d’effet, cette suggestion priverait notre société des anticorps qui dissuadent le délinquant de se livrer cyniquement à l’imposture dès lors qu’il se sait à l’abri de toute réaction ou sanction. C’est une chose de réagir par l’indifférence ou le mépris envers un escroc, c’en est une autre de feindre de ne pas voir les effets dévastateurs sur la cité d’abjections récurrentes quand celles-ci sont le fait d’un groupe qui les cultivent et les assument en tant qu’arme de combat. Les conséquences de cette démission molle, méritent d’être analysées rationnellement car leur préjudice éthique, politique et culturel est considérable.
Chantages et inhibitions
Plus problématiques sont les explications de quelques citoyens, eux aussi sincèrement révoltés par la dérive du MAK, mais qui hésitent à les dénoncer ou les combattre parce que, nous disent-ils, ils feront l’objet de campagnes scélérates qui ne répugneront devant aucune bassesse. C’est notamment le cas d’anciens militants de cette nébuleuse qui ont constaté en interne les vilénies qui avaient affecté celles et ceux qui osaient émettre un avis libre sur la question nationale. Céder à ce chantage est la pire des décisions. C’est donner une prime à la culture de l’intimidation. Rechercher et faire condamner les auteurs de ces méfaits est à la fois un droit et un devoir. C’est un service que l’on doit à le Kabylie et, pourrait-on dire, c’est également le meilleur service que l’on puisse rendre à ces égarés, du moins ceux qui ont encore au fond de leur âme un minimum de moralité, taqbaylit, et qui sont susceptibles de s’amender.
Rancoeurs et atavismes
Enfin, les niches rancunières sont réapparues à cette occasion. On y jure pourtant œuvrer jour et nuit à la sauvegarde de la kabylité. Mais même si de réels efforts ont été faits pour contenir dépit et aigreur, des irritations mal digérées obèrent toujours la lucidité qui doit conduire à la condamnation sans ambiguïté de la diffamation. Cela se perçoit notamment chez certains membres qui ont eu, à un moment ou un autre, maille à partir avec l’une des victimes. Cette fois encore, on a vu des militants dotés d’une longue expérience politique, rester de marbre ou même se rendre complices de ces agressions pour assouvir leurs ressentiments alors que, fondamentalement, ils vouent aux gémonies ceux qui souillent l’espace kabyle par leur haineuse vulgarité. L’essentiel est absorbé par l’accessoire. On aurait tort de ne pas relever ces travers. Ce sont là les effets les plus délétères de la segmentarité de notre collectivité. Ces conduites sont des constituants de notre vécu commun. Les traiter par le déni, c’est les entretenir et, du même coup, ouvrir la voie aux tentations fascisantes. En l’occurrence, la polémique n’a pas lieu d’être, cet égarement nous a tous habités à un moment ou un autre. Et ce commentaire n’a d’autre objectif que d’alerter sur le fait que ces comportements ont un coût beaucoup plus dommageable maintenant que la Kabylie est minée de l’intérieur. Nous en libérer, c’est avoir fait l’essentiel du chemin de maturité qui est la sève des sociétés capables de s’affranchir des atavismes mortifères.
Émancipation citoyenne
Lueur d’espoir, le procès intenté par Yassine Aissiuouane au dénommé Samir Oukaci a amplifié une expression du libre arbitre déjà perceptible chez des citoyens ou militants vivant au pays et dans la diaspora. Ces gens ont d’autant plus de mérite qu’ils ne sont pas personnellement impliqués dans ce dossier. Et ce civisme naissant est un fait qui mérite d’être regardé de près. Des Kabyles s‘insurgent contre l’ignominie et l’aventurisme d’une « secte toxique gérée par un gourou autiste », pour reprendre l’expression d’un universitaire qui vient de quitter cette entité, non parce qu’ils ont été ciblés mais parce leur conscience a réanimé en eux la seule richesse dont a pu se prévaloir la Kabylie : le débat libre et argumenté. Il y a des conjonctures historiques où le mutisme est plus qu’une démission : il est complicité.
J’ai défendu Yaha Abdelhafidh lorsqu’il avait été gravement et injustement incriminé par Sadek Hadjeres alors qu’il était déjà décédé. A la fin de sa vie, sa lucidité déclinante fut instrumentalisée par des esprits malveillants pour lui faire endosser des propos mensongers contre ma personne. Je n’ai pas fait cas de cette indélicatesse.
Se battre pour que la Kabylie retrouve sa capacité à échanger dans la sérénité, ce qui n’empêche ni la rigueur ni la pluralité des opinions, est désormais un combat de survie qui nous concerne tous. Le vrai courage, ce n’est pas de faire face à l’adversaire extérieur qui, de toutes façons, ne laisse pas d’autres choix que de se battre. Le vrai courage, c’est d’identifier et de neutraliser les scories endogènes qui mitent nos ressources morales propres et qui constituent le lit des désagrégations fatales.
Si l’on esquive ou escamote ce défi, nous ouvrons de bien sombres perspectives à nos enfants. C’est de nos turpitudes internes que se sont toujours nourries les menaces externes.
Pour la Kabylie, le choix est aujourd’hui binaire : ce sera le sursaut ou le naufrage.