26/10/2026
Campagne « carrée » et maillage militant : comment LFI compte gagner la présidentielle
Depuis qu’il a lancé sa quatrième campagne présidentielle, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon multiplie les démonstrations de force, aidé par un candidat et un état-major rodés à l’exercice. L’enjeu de la structure insoumise est désormais de mieux s’implanter, avec un travail inédit de cartographie du territoire.
eLe concert de La France insoumise (LFI) fait danser, ce soir de Fête de la musique, des milliers de personnes sur la place de la République, à Paris. À l’écart du bruit, assis dans les coulisses avec Manuel Bompard, Jean-Luc Mélenchon lance : « C’est ça, une grande organisation qui fonctionne. » La scène, tirée du premier épisode d’un documentaire produit et publié mi-août par LFI, raconte ce qui est devenu petit à petit un élément majeur de la fierté insoumise : la puissance de son dispositif partisan.
La communication du mouvement en a même fait un élément majeur de distinction. À la Fête de l’Humanité, mi-septembre, Jean-Luc Mélenchon a lancé un chant, repris par une foule galvanisée : « On va gagner, nous on est prêts. » Depuis le printemps, une phrase du candidat est devenue un des slogans de La France insoumise : « Nous, c’est carré. » Au point d’être déclinée en affiches (carrées, forcément), placardées à travers le pays.
Dessus, quatre photos : une du candidat (déjà désigné, loin des procédures à rallonge du reste de la gauche), une du programme (déjà bouclé et en voie d’impression) et deux du meeting de Saint-Denis et de sa foule impressionnante de densité.
C’est un aspect qui passe parfois sous les radars, éclipsé par les grands rendez-vous médiatiques, les clivages programmatiques, souvent les polémiques qui rythment l’agenda. La mobilisation de terrain sera pourtant, affirme le directeur de campagne, Manuel Bompard, « le cœur de la stratégie ». Comment construire une machine à même de mobiliser huit, neuf ou dix millions de personnes et ainsi d’accéder au second tour de l’élection présidentielle, celui qui se dérobe aux insoumis depuis dix ans ?
La clé réside dans sa capacité, ou non, à atteindre et à convaincre la frange de l’électorat potentiellement sensible à l’offre politique formulée par Jean-Luc Mélenchon. La structuration de la campagne insoumise ressemble ensuite à une suite de cercles concentriques : les vingt-quatre membres de la coordination des espaces (le bureau politique où se prennent les décisions), la trentaine de salarié·es permanent·es du mouvement (appelé·es à devenir une centaine dans les derniers mois de la campagne), les élu·es LFI et leurs collaborateurs et collaboratrices, les 140 000 militant·es membres d’un groupe d’action et les 400 000 personnes qui ont accordé à Jean-Luc Mélenchon un « parrainage citoyen » en guise de soutien.
C’est toute la force d’un mouvement gazeux, et la contrepartie en termes d’efficacité d’une démocratie interne réduite aux acquêts.
Ainsi LFI s’attend-elle à trouver, dans quelques semaines, son rythme de croisière. « C’est un parti éponge ou un parti accordéon », résume dans un entretien à Mediapart le politiste Rémi Lefebvre, auteur de Faire parti autrement ? Une approche comparée de La France Insoumise et de La République en marche-Renaissance (Raisons d’agir, 2026), qui souligne sa « très forte capacité de mobilisation au moment de la présidentielle ». Manuel Bompard s’en accommode bien : « La stratégie insoumise est pensée, construite pour l’élection présidentielle, pour en obtenir le rendement le plus complet au moment de cette échéance. »
Un pilotage très politique
Pas besoin, estiment donc les stratèges mélenchonistes, de se doter d’une organisation ad hoc pour la course à la présidence de la République. Pas d’organigramme de campagne, de porte-parole de campagne, de bureau politique de campagne… Pas besoin, comme ailleurs, de construire une architecture qui ménage les courants, les susceptibilités et les équilibres internes : c’est le mouvement tout entier qui se met au service du candidat. Et son coordinateur national, Manuel Bompard, qui dirige la campagne. Une simplicité gage, estime-t-on à LFI, d’efficacité.
Tous les lundis se retrouvent donc, autour du député des Bouches-du-Rhône et (souvent) du candidat, la vingtaine de membres de la coordination des espaces. Une majeure partie de l’assistance est élue à l’Assemblée nationale, à commencer par la présidente du groupe, Mathilde Panot.
Les figures du mouvement chapeautent, pour la plupart d’entre elles, un secteur : le programme pour Clémence Guetté, la communication pour Antoine Léaument, les événements pour Bastien Lachaud, les élections pour Paul Vannier… Rares sont celles et ceux à ne pas être parlementaires : c’est le cas d’Imane El Hamzaoui, figure montante du mouvement chargé de l’antiracisme, ou de William Martinet, ancien député devenu secrétaire général du groupe à l’Assemblée nationale.
Contrairement aux autres formations politiques de même catégorie, LFI n’a pas une structure administrative classique : ni directeur général ni directeur de la communication… C’est le politique qui tient la barre. Dans la même logique, le mouvement a entrepris d’internaliser la grande majorité de ses missions et de limiter au minimum le recours à des prestataires extérieur·es.
Pour rappel, l’enquête visant la campagne de 2017, et qui vaut à plusieurs proches de Mélenchon une mise en examen, est toujours en cours. La justice leur reproche d’avoir déclaré à la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques des prestations fictives ou d’en avoir surfacturé d’autres dans le but de se faire rembourser des sommes indues par l’État.
Cette fois, la captation vidéo, la sonorisation, la scénographie, l’éclairage : tout, à de rares exceptions près, est pris en charge par des militant·es insoumis·es. « Et ça nous distingue des autres campagnes », affirme Manuel Bompard, qui tient à « ce regard politique, partout ».
Un rendu qui coûte cher mais dont LFI a les moyens : le mouvement prévoit a minima 12 ou 13 millions d’euros pour faire campagne, dont plus de la moitié est dévolue aux grands événements
Au siège du passage Dubail, dans le Xe arrondissement de Paris, les permanent·es sont divisé·es par secteur, de façon plus classique : l’informatique, la communication, l’événementiel, les équipes chargées du matériel militant… Les responsables de chacun de ces pôles sont réuni·es chaque lundi à 16 heures, juste après la coordination des espaces, pour un autre point hebdomadaire autour de Manuel Bompard : rapport d’actualité politique, tour d’horizon des sujets et de l’agenda de la semaine, présentation des arbitrages et de leur mise en œuvre.
C’est cette machinerie qui permet d’organiser l’un des deux piliers de la stratégie insoumise : de grandes réunions publiques, pensées comme des démonstrations de force. Des « coups de marteau », dit Manuel Bompard, faits pour diffuser chacun une « onde de choc » qu’observe de près Jean-Luc Mélenchon. Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) le 7 juin pour le lancement, la rentrée dans la Drôme le 23 août, Lille (Nord) le 5 septembre, la Fête de l’Humanité dans l’Essonne le 12 septembre, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) dimanche dernier…
À chaque fois, des affluences à cinq chiffres, les mêmes plans impressionnants de foules massées et galvanisées et la même impression d’une préparation millimétrée, du nombre de bénévoles aux moyens scénographiques en passant par la logistique, la communication, les drones utilisés pour fournir aux chaînes de télévision des plans forcément marquants…
Un rendu qui coûte cher mais dont LFI a les moyens : le mouvement prévoit a minima 12 ou 13 millions d’euros pour faire campagne, comme en 2022, dont plus de la moitié est dévolue à ces grands événements. Les bons résultats électoraux de LFI en 2022 et 2024 ont offert au mouvement une manne confortable, en vertu du système de financement public. Le système de réversion, qui incite chaque parlementaire à attribuer 12 % de son indemnité (soit 675 euros par mois) au mouvement, les dons de particuliers et un emprunt bancaire à venir complèteront le tableau.
Dans les autres écuries présidentielles, on ne le dit qu’en off ou à bas bruit, mais on applaudit. « C’est incontestablement une sacrée machine », dit un proche de Raphaël Glucksmann, qui parle d’une « dynamique qui nous emmène à la catastrophe mais qui existe ». Un cadre du parti Les Écologistes tente une comparaison peu flatteuse pour son camp : « Nous, on s’époumone depuis longtemps sur les sujets écolos et personne ne nous écoute. Lui, avec sa scénographie, ça imprime. »
Si vous prenez tous les aspects qui font une campagne, on est plus forts qu’en 2022…
Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon
Même chez les communistes, anciens camarades aujourd’hui en rupture, on observe une « dynamique populaire réelle », dixit un ancien dirigeant du parti. « Déjà en 2012, on avait été très surpris par les premiers meetings de la campagne. Surpris par leur ampleur, leur côté très massif. Aujourd’hui, c’est amplifié. Il y a à la fois la capacité qu’ils ont à organiser, à se faire entendre, à organiser les réseaux numériques et le besoin d’engagement, notamment chez les jeunes. Les deux mis ensemble, ça donne une vraie force de frappe. »
Manuel Bompard constate, lui aussi, la progression de la structure qu’il dirige. « Si vous prenez tous les aspects qui font une campagne, on est plus forts qu’en 2022 : l’ampleur de la base militante, l’expérience du candidat, l’audience de nos différentes personnalités, l’ancrage territorial… » Les deux prochains « coups de marteau », pour reprendre la terminologie insoumise, sont prévus le 7 novembre au Bourget (Seine-Saint-Denis), lieu d’un célèbre discours de François Hollande en 2012, puis le 5 décembre au Havre (Seine-Maritime), la ville dirigée par Édouard Philippe, l’un des principaux candidat·es à la présidentielle.
D’ici là, c’est au deuxième pilier de la stratégie que l’état-major insoumis consacre l’essentiel de son énergie : la mobilisation militante et sa structuration. Le noyau du déploiement mélenchoniste sur le terrain tient en deux lettres : GA, comme groupe d’action. C’est l’échelon roi de l’organisation insoumise : une cellule, comme on disait à la belle époque du Parti communiste, qui contient théoriquement entre deux et douze membres, et qui structure l’action insoumise à l’échelle d’un quartier, d’un village, d’une université.
À Marseille (Bouches-du-Rhône) cohabitent par exemple « L’étoile insoumise du 14e arrondissement », « Belle de Mai insoumise », « Insoumis de Saint-Loup », « La meute de Chave » ou encore « Castellane insoumise »… Chaque groupe dispose d’un budget pour commander du matériel militant au siège. Et chaque militant·e doit télécharger l’application « Action populaire » pour recevoir toutes les informations liées à la campagne, les horaires de rendez-vous, les prochains tractages, les réunions du groupe. « C’est notre réseau social à nous », explique le directeur de campagne.
L’enjeu des données
Une fois par mois, les membres de groupes d’action partagent une réunion en visio avec la direction nationale pour être « briefé·es » sur le moment politique, les actions à venir et pour poser leurs questions. Il n’est pas question de débats internes, de tendances ou de contestations, mais de la mise en œuvre de la stratégie présidentielle.
« Notre grosse force, c’est l’autonomie d’action de chacun de ces groupes, se félicite Manuel Bompard. On leur propose des campagnes nationales, on leur fournit des argumentaires et du matériel, bien sûr. Mais chacun prend ce qu’il veut, organise son planning, crée ses propres formations. La réussite de notre campagne, c’est quand y émergent sur le terrain des initiatives dont je ne suis pas au courant. Et c’est ce que j’observe en ce moment. »
Pour se distinguer, Jean-Luc Mélenchon et les sien·nes misent sur ce qu’ils et elles perçoivent comme le paramètre stratégique de l’époque : les données et leur utilisation. Le premier objectif est de construire le plus grand fichier de sympathisant·es de la campagne présidentielle. « L’enjeu, sur le terrain, ce n’est pas de distribuer un tract mais de prendre les coordonnées des gens qui nous soutiennent », résume la direction de campagne. Un nouveau formulaire a ainsi été lancé où chaque personne sensible à la candidature de Jean-Luc Mélenchon doit répondre à des questions : veut-elle des infos sur le programme, sur les événements ? De l’aide pour s’inscrire sur les listes électorales ?
De ce fichier, LFI espère tirer une campagne massive de phoning dans les derniers jours de la présidentielle. Autrement dit, juste avant le premier tour, une armée de militant·es sera chargée d’appeler, une à une, les personnes qui ont accepté de donner leur nom et leur numéro à l’équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon. À la manière par exemple des campagnes aux États-Unis, de Zohran Mamdani à Bernie Sanders, ou même des campagnes de Barack Obama qui avaient, en leur temps, inspiré un certain François Hollande.
« On a parfois l’impression sur le terrain, à juste titre, d’être très soutenus. Mais qui dit que la personne qui est avec nous va effectivement voter pour nous ? Notre enjeu, c’est de convertir l’unanimisme de soutien en unanimisme de vote », résume Manuel Bompard.
L’autre pan du chantier data de l’équipe de Jean-Luc Mélenchon a trait à la cartographie du territoire. LFI a recruté des spécialistes des données pour perfectionner un outil censé croiser les données électorales et sociologiques de chaque commune, chaque rue, chaque immeuble… Apparue en 2024, l’application est censée guider le porte-à-porte militant : chaque adresse se voit attribuer une note sur 100, retranscription en quelque sorte de son « potentiel d’insoumission ». Plus la note est haute, plus le lieu est stratégique et plus les militant·es sont invité·es à taper aux portes.
De la même manière, un dispositif de « convois insoumis » a été lancé pour combler les manquements du mouvement en matière de maillage territorial. Cinquante endroits ont été répertoriés comme prioritaires parce qu’ils remplissaient deux critères : dépourvus de groupe d’action LFI d’une part, dotés d’une bonne note de « potentiel d’insoumission » d’autre part. Ensuite, un week-end est bloqué, les militant·es des zones environnantes sont appelé·es à prendre leurs voitures pour converger vers la zone cible et repartir de là en ayant convaincu des sympathisants et sympathisantes locales de créer leur propre GA. L’opération a fonctionné, pour l’instant, dans l’Aude et dans l’Yonne.