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28/07/2020

29/12/2019

ÉROS ET THANATOS (6 h 30)
À quel moment commence-t-on à ressentir la mort d'un ami? Pour le moment, c'est la vie qui me préoccupe. La mort m'a frôlé aujourd'hui et elle continue à rôder. Je peux sentir son odeur si sensuelle. Je frissonne rien qu'en pensant au ba**er jaune de la mort rouge. La mort est blanche et froide dans le Nord. Elle est rouge et fumante dans le Sud. C'est l'âme qui meurt là-bas. Chez nous, c'est le corps. Un corps souvent jeune. La mort, toujours violente. Trahison. Coup dans le dos. B***e dans la tête. Sang. Rouge. Cris. Mort. Qui a trahi Gasner? Qui est celui qui l'a embrassé avant de le livrer? Qui est ce faux frère? Un Frère-de-la-nuit ou un frère-de-la-mort? La mort jaune dans ce cas. Longtemps, je n'ai pensé qu'à la mort. Certains ne pensent qu'au sexe. D'autres qu'à l'argent. La vraie triologie: sexe, argent et mort. La foi est l'eau qui nous aide à avaler la pilule de la mort. Malgré ce que l'on dit, je remarque que la pensée de la mort n'aide pas au désir sexuel. La mort fait plutôt débander. Dire qu'autrefois on appelait l'orgasme "la petite mort". Dans ce pays, la mort ne resemble ni a l'orgasme ni au sommeil. Ailleurs, on compare souvent la mort au sommeil. De quel genre de mort s'agit-il? Sûrement pas la mort tropicale qui évoque les fruits exotiques et la mer turquoise des Antilles. Plutôt celle qui s'accompagne de la douleur du corps. La torture. Les coups reçus à la tête par mon frère Gasner. À la tête, à la nuque, aux reins et surtout au sexe. Pourquoi les bourreaux de ce pays s'attaquent-ils toujours en premier lieu à votre sexe? La partie de vous la plus sensible. Le centre du plaisir le plus vif. Le lieu aussi de la plus intolérable des douleurs. Le sexe endolori. Chaque fois qu'avec des amis nous évoquons l'éventualité d'être torturé un jour (ce qui est tout à fait dans l'ordre des choses dans un tel pays) et qu'on arrive à cette forme de douleur (le sexe mouliné), je ressens un vif malaise...

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20/12/2019

La nuit, l'heure de mourir était subitement venue. Il s'écoula, dès ce moment, un certain laps de temps pendant lequel il n'eut aucune perception claire des choses terrestres, soit qu'il se fut enseveli dans une rêverie profonde, soit qu'il eût cédé à la somnolence provoquée par ses fatigues et par la multitude des pensées qui lui déchiraient le cœur. Tout à coup, il crut avoir été appelé par une voix terrible, et il tressaillit comme lorsqu'au milieu d'un brûlant cauchemar nous sommes précipités d'un seul bond dans les profondeurs d'un abîme. Il ferma les yeux, les rayons d'une vive lumière l'éblouissaient : il voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clarté d'une lampe. Il ne l'avait pas entendu nu venir, ni parler, ni se mouvoir.
Cette apparition eut quelque chose de magique. L'homme le plus intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce personnage qui semblait être sorti d'un sarcophage voisin. La singulière jeunesse qui animait less yeux immobiles de cette espèce de fantôme empêchait l'inconnu de croire à des effets surnaturel : néanmoins, pendant le rapide intervalle qui sépara sa vie somnabulique de sa vie réelle, il demeura dans le doute philosophique recommandé par Descartes, et fut alors, malgré lui, sous la puissance de ces inexplicables hallucinations dont les mystères sont condamnés par notre fièreté ou que notre science impuissante tâche en vain d'analyser.
Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d'une robe en velours noir serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s'appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front...

La Peau de Chagrin de Balzac/ Partager et aimer la page littérature en ligne

19/12/2019

J'aime marcher à travers la ville, le soir, dans la chaleur du genièvre. Je marche des nuits durant, je rêve, ou je me parle interminablement. Comme ce soir, oui, et je crains de vous étourdir un peu, merci, vous êtes courtois. Mais c'est le trop-plein ; dès que j'ouvre la bouche, les phrases coulent. Ce pays m'inspire, d'ailleiurs. J'aime ce peuple, grouillant sur les troittoirs, coincé dans un petit espace de maisons et d'eaux, cerné par des brumes, des terres froides, et la mer fumante comme une lessive. Je l'aime, car il est double. Il est ici et il est ailleurs.
Mais oui ! À écouter leurs pas lourds, sur le pavé gras, à les voir passer pesamment entre les boutiques, pleines de harengs dorés et de bijoux couleur de feuilles mortes, vous croyez sans doute qu'ils sont là, ce soir ? Vous êtes comme tout le monde, vous prenez ces braves gens pour une tribu de syndics et de marchands, comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont seul lyrisme consiste à prendre parfois, couverts de larges chapeaux, des leçons d'anatomie ? Vous vous trompez. Ils marchent près de nous, il est vrai, et pourtant, voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume de néon, de genièvre et de menthe qui descend des enseignes rouges et vertes. La Hollande est un songe, monsieur, un songe d'or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêvesement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux. Ils rêvent, la tête dans les nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnambules, dans l'encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l'Île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l'Indonésie dont ils ont garni de toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s'accrocher, comme des signes somptueux...

15/12/2019

Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette conception du chic ; pensant que la sienne n'était pas plus vraie, était aussi sotte, dénouée d'importance, il ne trouvait aucun intérêt à en instruire sa maîtresse, si bien qu'après des mois elle ne s'intéressait aux personnes chez qui il allait que pour les cartes de pesage, de concours hippique, les billets de première qu'il pourrait avoir par elles. Elle souhaitait qu'il cultivât des relations si utiles mais elle était, par ailleurs, portée à les croire peu chics, depuis qu'elle avait vu passer dans la rue la marquise de Villeparisis en robe de laine noire, avec un bonnet à brides.
"Mais elle a l'air d'une ouvreuse, d'une vielle concierge, darling ! Ça, une marquise ! Je ne suis pas marquise, mais il faudrait me payer cher pour me faire sortir nippée comme ça !"
Elle ne comprenait pas que Swann habitât l'hôtel du quai dOrléans que, sans oser le lui avouer, elle trouvait indigne de lui.
Certes, elle avait la prétention d'aimer les "antiquités" et prenait un air ravi et fin pour dire qu'elle adorait passer toute une journée à "bibeloter" à chercher du "bric-à-brac", des choses " du temps". Bien qu'elle s'entêtât dans une sorte de point d'honneur (et semblât pratiquer quelque précepte familial) en ne répondant jamais aux questions et en ne "rendant pas de comptes" sur l'emploi de ses journées, elle parla une fois à Swann d'une amie qui l'avait invitée et chez qui tout était "de l'époque". Mais Swann ne put arriver à lui faire dire qu'elle était cette époque. Pourtant, après avoir réfléchi, elle répondit que c'était " moyenâgeux".
Elle entendait par là qu'il y avait des boiseries. Quelque temps après, elle lui reparla de son amie et ajouta, sur le ton hesitant et de l'air entendu dont on cite quelqu'un avec qui on a dîné la veille et dont on n'avait jamais entendu le nom, mais que vos amphitryons avaient l'air de considérer comme quelqu'un de si célèbre.Partagez,abonnez vous à la page littérature en ligne

14/12/2019

Au temps dont je vous parles, Tartarin de Tarascon n'était pas le Tartarin qu'il est aujourd'hui, le grand Tartarin de Tarascon si populaire dans tout le midi de la France. Pourtant-même à cette époque- c'était déjà le roi de Tarascon.
Disons d'où lui venais cette royauté.
Vous saurez d'abord que là-bas tout le monde est chasseur, depuis le grand jusqu'au plus petit. La chasse est la passion des tarasconnais, et depuis les temps mythologiques où la tarasque faisait les cent coups dans la marais de la ville et où Tarasconnais d'alors organisaient les battues contre elle. Il y a beau jour, comme vous voyez.
Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes et sort de ses murs, le sac au dos, le fusil sur l'épole, avec un tremblement de chiens, de furets, de trompes, de cors de chasse. C'est superbe à voir... Par malheur, le gibier manque, il manque absolument.
Si bêtes que soient les bêtes, vous pensez bien qu'à la longue elles ont fini par se méfier.
À cinq lieues autour de Tarascon, les terriens sont vides, les nids sont abandonnés. Pas un merle, pas une caille, par le moindre laperau, pas le plus petit cul-blanc.
Elles sont cependant bien tentantes ces jolies tarasconnaises, toutes parfumées de myrte, de lavande, de romarin : et ces beaux raisons muscats gonflés de sucre, qui s'échelonnent au bord du Rhône, sont diablement appétissant aussi... Oui, mais il y a Tarascon derrière, dans le petit monde du poil et de la plume, Tarascon est très mal noté. Les oiseaux de passage eux même l'ont marqué d'une longue croix sur leurs feuilles de route et, quand les canards sauvages, descendant vers la Camargue en longs triangles, aperçoivent de loin les clochers de la ville, celui qui est en tête se met à crier bien fort : "Voilà Tarascon, voilà Tarascon !" Et toute la bande fait un crochet.
Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu'un vieux coquin de lièvre, échappé comme par miracle aux septembrisades tarasconnaises qui s'entête à vivre là ! ...

13/12/2019

La nuit respirait fortement. Il n'y avait pas de monde dans la cour. Pas un chat. Alors cette ombre plus noire que la nuit joua ses pattes, tel un coryphée papillotant. L'ombre lissait son corps dans le devant jour, par à-coups, telle une puce.
Cette nuit-là, le vieux faubourg était bleu-noir. Tout le quartier Nan-Palmiste, qui pourrit comme une mauvaise plaie au flanc de Port-au-Prince, baignait dans un jus ultra-marin, une vraie soupe de calalou-djondjon. Des voiles violâtres, annonciateurs d'aurore, plaquetaient le ciel d'ébène. Et l'homme d'ombre ondulait, se lissait, faufilant à pas pressé dans la cour. Le devant-jour était frais, très frais; les masures semblaient presque rose.
"Non..., non, pas un homme, pas une ch**te !", songea Hilarion. Il rit, et ses dents marbres luirent dans l'ombre.
Ce n***e était presque nu, presque tout, tout nu. Un n***e bleu à force d'être ombre, à force d'être noir.
Il continuait d'avancer.
Une frisée, une chouette-frisée ricana sinistrement sur la nuit. Le n***e trembla à ce signe de mauvais augure; tous ses cheveux tressaillirent, mais il continua. Hilarion, en effet, n'avait pas son bon ange, il songeait si fort, que les réflexions sortaient tout haut de sa bouche. Hilarion parlait tout fort dans la demi-nuit. Tout haut, comme les fous, dont la bouche n'a point de paix.
Car, il ne faut qu'une petite miette, pour qu'un pauvre malheureux devienne fou. La misère est une femme f***e, vous dis-je. Je la connais bien la garce, je l'ai vue traîner dans les capitales, les villes, les faubourgs de la moitié de la terre. Cette femelle enragée est la même partout. Par elle, dans les haillons de tous les crève-la-faim, il y a un poignard d'assassin, ou de fou, c'est la même chose. Femelle enragée, femelle maigre, maman de cochons, maman de putains, de tous les assassins, sorcière de toutes les déchéances, la misère, ah ! elle me fait cracher !

Extrait Compère Général Soleil pages 7 et 8.
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13/12/2019

Aujour­d’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télé­gramme de l’asile : « Mère décé­dée. Enter­re­ment demain. Sen­ti­ments dis­tin­gués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilo­mètres d’Al­ger. Je pren­drai l’au­to­bus à deux heures et j’ar­ri­ve­rai dans l’après-midi. Ainsi, je pour­rai veiller et je ren­tre­rai demain soir. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pou­vait pas me les refu­ser avec une excuse pareille. Mais il n’avait pas l’air content. Je lui ai même dit : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé alors que je n’au­rais pas dû lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’ex­cu­ser. C’était plu­tôt à lui de me pré­sen­ter ses condo­léances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte. Après l’en­ter­re­ment, au contraire, ce sera une affaire clas­sée et tout aura revêtu une allure plus offi­cielle.

J’ai pris l’au­to­bus à deux heures. Il fai­sait très chaud. J’ai mangé au res­tau­rant, chez Céleste, comme d’ha­bi­tude. Ils avaient tous beau­coup de peine pour moi et Céleste m’a dit : « On n’a qu’une mère. » Quand je suis parti, ils m’ont accom­pa­gné à la porte. J’étais un peu étourdi parce qu’il a fallu que je monte chez Emma­nuel pour lui emprun­ter une cra­vate noire et un bras­sard. Il a perdu son oncle, il y a quelques mois.

J’ai couru pour ne pas man­quer le départ. Cette hâte, cette course, c’est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, à l’odeur d’es­sence, à la réver­bé­ra­tion de la route et du ciel, que je me suis assoupi. J’ai dormi pen­dant presque tout le tra­jet. Et quand je me suis réveillé, j’étais tassé contre un mili­taire qui m’a souri et qui m’a demandé si je venais de loin. J’ai dit « oui » pour n’avoir plus à par­ler.Extrait l'étranger d'Albert Camus/Partager et aimer la page/Littérature en ligne

12/12/2019

Ce soir-là, la nuit crachait du bruit de tous ses pores. Les nuages s'arrangeaient en amas imperméables pour obstruer la lune. Les étoiles, semble-t-il, étaient invitées à éclairer d'autre cieux ce qui avait peint la nuit d'une couleur d'encre. Son calme contrastait avec la cacophonie des enfants du quartier jouant au tam tam... Ma mère avait un petit chat ...(loll) ! Et le rythme sonore du bòdègèt que pissaient les speakers du Lupanar club ne l'exaspérait guère. Elle s'éclatait, s'énervait contre ses gens qui lui volaient son sommeil.

Ce soir-là, elle était seule dans sa chambrette qui, pour tout confort, contenait un petit lit dépourvu de matelas. Elles restait allongée, les yeux clouant le plafond. L'écho strident de la nuit ne lui disait rien. Elle était comme absente. Couchée dans sa chambrette, elle faisait un voyage sons passé. Elle visitait son enfance parsemée de légendes, de contes, de bouqui et de Malice en compagnie d'autres enfants un peu plus âgés qu'elle sous le feuillage fourni du manguier de la cour de tante Jeanne. Elle rencontrait Kiko, le p'tit Casanova venant de Port-au-Prince avec qui elle avait eu son premier ba**er à l'âge de 12 ans. Elle voyait grande Leya épluchant le pois avec sa mère sous le calebassier de Legba. Legba. Le loa de la famille. Elle contemplait les étoiles à travers les tôles trouillées servant de toiture au gît vulgairement exigu qui abritait toute la famille. Elle, sa sœur, ses cinq frères. Une promuiscuité cuisante. Pas de filles. Pas de garçons. Pas de gênes. Pas d'intimité. Tout est pêle-mêle.

Ce soir-là, quand elle rentrait, elle ne lâchait pas un mot. Elle n'avait pas donné le bonjour au voisinage qui chaussait le pied de l'impasse à la même heure au jour le jour pour faire un bilan de la journée. Quelle voisine n'a pas monté chaudière depuis un bon bout de temps. Quelle voisine à... Elle ne donnait pas aux enfants leurs raclées quotidiennes...
Pages 31, 32
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12/12/2019

Malgré l'apparence, la porte était entrebâillée. On arrêtait sa voiture, on gravissait les marches, on poussait machinalment le vantail sans espérer qu'il cédât. Alors apparaissait une fissure de la nuit dans la nuit. Joël, déconcerté, se laissa avaler comme une pièce de monnaie par la fente d'une tirelire.
Derrière lui, la lourde chose gémit et s'encliqueta. Il avançait, les mains mi-tendues. Il faisait encore nuit ici que dehors. Cela sentait le froid, le moisi, la poussière accumulée, le vide architectural. Joël imagina un relent d'encens gelé.
-Ça sent le latin.
Il traînait les pieds, craignant il ne savait quelle chaussetrape. Pourquoi avait-il tenté sa chance ? Avait-il souhaité une embuscade ? Avant de rencontrer un object, ses mains le devinaient, à condition de se déplacer lentement et de concentrer leur vigilance. Il sut qu'il allait toucher une barre horizontale de bois poli. Il la toucha. Il pensait à s'installer sur le banc dont il avait empoigné le dossier, quand son pied, moins averti, cogna une traverse. Dépité, il interrogea le vide du regard.
L'obscurité se marbrait, le local allait s'organisant de seconde en seconde. Des stries grises rythmaient le noir, loin, haut, à peine perceptibles. Elles répandaient non pas de la lumière mais une granulation de la nuit. Droit devant, c'était le noir absolu. Joël avança.
Le sol se gondolait, s'affaissait, redevenait plan. A travers les semelles des chaussures de tennis, les orteils de Joël en prenaient acte. Il lui sembla qu'il y avait une éternité qu'il voyageait ainsi, non pas marchand mais plutôt patinant laborieusement sur cette glace noire, inégale. Combien derrière lui ? Combien devant lui ?
Pages 7 et 8.
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11/12/2019

Àprès une f***e équipée de trois jours, me voilà étendue là, au pieds d'un homme que je connais pas. Le visage à deux doigts de ses chaussures boueuses et usées. Le nez pris dans une puanteur qui me révulse presque. Au point de me faire oublier cet étau de douleur autour du cou, et la meurtrissure entre les cuisses. Difficile de retourner. De remonter les jambes. De poser un pied par terre avant que l'autre suive. Pour franchir la distance qui me sépare d'Anse Bleu. Si seulement je pouvais prendre mes jambes à mon cou. Si seulement je pouvais m'enfuir à Anse Bleu. Pas une fois je ne me retournais. Pas une seule fois.
Mais je ne le peux pas. Je ne le peux plus...
Quelque chose s'est passée dans le crépuscule du jour de l'ouragan. Quelque chose que je ne m'explique pas encore. Quelque chose qui m'a rompue.
Malgré mes yeux figé et ma joue gauche posée à même le sable mouillé, j'arrive quand même, et j'en suis quelque peu soulagée, à balayer du regard ce village bâti comme Anse Bleu. Les mêmes cases étroites. Toutes portes et toutes fenêtres closes. Les mêmes murs lépreux. Des deux côtés d'une même voie boueuse menant à la mer. J'ai envie de faire monter un cri de mon ventre à ma gorge et de le faire gicler de ma bouche. Fort et haut. Très haut et très fort jusqu'à déchirer ces gros nuages sombres au-dessus de ma tête. Crier pour appeler le Grand Maître, *lasirenn*, et tous les saints. Que j'aimerais Lasirenn m'emmène loin, très loin, sur sa longue et soyeuse chevelure, reposer sur mes muscles endoloris, mes plaies béantes, ma peau toute ridée par tant d'eau et sel. Mais avant qu'elle s'entende mes appels, je ne peux que meubler le temps. Et rien d'autre...
De tout ceux que je vois
De tout ceux que j'entends
De tout ceux que mes narines hument
De chaque pensée, fugace, ample, entêtante. En attendant de comprendre ce qui m'est arrivé.

Extrait Bain de Lune Yanick Lahens

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